FAIRE CORPS :

ECRIRE, LIRE, DIRE

 

READING HANDS

WRITING BODIES

Des institutions, dont la sottise n’est pas à prouver, s’épuisent à séparer absolument arts plastiques, littérature, philosophie, et l’enseignement de ces ‘disciplines’, tout comme elles proclament souvent le divorce intraitable entre le sensible et l’intelligible — le rejet naguère prononcé du visible en art (le ‘conceptuel’) menant, par un retour du refoulé, au culte récent du ‘ressenti’…. Sans parler du supposé immatériel.  Tout au contraire, le corps est inscrit, et il écrit lui-même, par ses gestes dans ce qui, dès lors, devient espace. “How can we know the dancer from the dance  ?” (Yeats).  La chair est signe, et le signe est chair, nous sommes de part en part des êtres (des singes) signés — mais le signe lui-même (inscrit, crié, chuchoté, chanté) est matériel, il y a un corps de la lettre. Par ailleurs, si nous sommes ce que nous mangeons («  Man ist was man ißt  »), bien sûr nous mangeons beaucoup de signes, dont, les ex-primant, nous parons notre ‘esprit’, notre conversation, notre être-au-monde. Se cultiver (oui, comme ces plantes dont nous savons maintenant qu’elle pensent et parlent), c’est se (re)construire, se (re)constituer avec des bribes de langage, des phrases de Musil ou des bris de Celan. Qui guident nos pas, ou nous font trébucher.

Cette exposition, répondant à un colloque organisé par Nicolas Monseu, le prolongeant, entend mettre ensemble des artistes plasticiens de générations et d’origines diverses, qui pratiquent les médias les plus divers (peinture, dessin, sculpture, photo, vidéo, performance, installation… voire des choses moins faciles à nommer), ensemble ou séparément, mais qui ont tous, dans leur vie, dans leur art, un rapport intense à la littérature, souvent à la poésie. Qui souvent écrivent, parfois secrètement. Plusieurs sont proches de Paul Celan, d’autres (ou les mêmes) de Kafka, de Beckett…

Certains traits forment, fomentent des écritures inconnues (des archi-écritures), certains tracent des mots, des lettres, des signes de ponctuation. Certains rappellent des noms, qui se sont perdus. Ou représentent la prohibition de la représentation. Ou marquent, remarquent le souffle. Le lisible (legible, readable) ne se laisse pas dissocier de l’illisible (illegible, unreadable).
Chacun de ces traits permet de relire, mais aussi d’interroger, ou de déconstruire, chacun des autres  : l’exposition rend possible une polyphonie, un mélange des voix, des langues. Une Babel qui ne serait pas simplement malheureuse.    
   
Le titre que j’ai choisi, ou qui plutôt m’est venu, s’est imposé à moi, est intertextuel  : il est une version modifiée du titre et d’un court passage au milieu du roman de Jeanette Winterson Written on the Body. Bien que fait de mots tout simples, il peut se traduire de plusieurs façons, car il jouit d’une grande ambiguïté syntaxique. “(Des) Mains lisant des corps qui écrivent”, “Lire des mains qui écrivent des corps”, ou encore ”Lire (ou Lisant) Des Mains Écrire (ou Écrivant) des Corps”, ou “Mains qui lisent Corps qui écrivent” (etc.). Cette petite machine à produire (et défaire) des phrases, et (donc) des sens  : un titre qui ouvre beaucoup de possibilités. 

Philippe Hunt, Professeur honoraire de littérature et de philosophie, Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles

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